Le meurtre non élucidé de Theresa Allore : Une filière fermée froidement

Trois semaines après la disparition de Theresa Allore, le chef de police de Lennoxville, Léo Hamel, était arrivé à lier l’affaire à celle du meurtre de Louise Camirand, survenu un an plus tôt. Puis un article a été publié dans le Journal de Montréal, qui a rapidement tué l’enquête dans l’œuf.

(Note : Cette publication a été rédigée à partir de l’information contenue dans le livre Wish You Were Here. Elle est protégée par le droit d’auteur chez Penguin Random House et par les conditions de ce website.)

  • Traduction par Micheline Lampron.

Léo Hamel a presque bien compris. Debout sur l’accotement d’un chemin près de Austin, au Québec, flanqué d’un chien policier du nom de Rex fouillant les broussailles, Hamel était convaincu que les réponses à la disparition de Theresa Allore, 19 ans se trouvaient là, dans les boisés des Cantons-de-l’Est où, 18 mois plus tôt, Louise Camirand, âgée de 20 ans, avait été découverte dans la neige, dénudée et étranglée à l’aide d’un lacet de botte. On était à la fin de novembre. Hamel, vêtu d’un coupe-vent léger, savait qu’il y avait encore du temps pour retrouver le corps de Theresa, avant que la neige s’intensifie et diffère toute possibilité de la retrouver – ou de résoudre l’affaire – avant le printemps.

C’était aussi pour Hamel une bonne occasion d’obtenir un peu de publicité. Il était accompagné d’un journaliste de Photo Police, un imprimé apparenté à Allo Police, le tabloïd québécois consacré aux affaires criminelles (« true crime »). Le journaliste avait hâte que Hamel lui explique ce qu’il faisait à Austin, à 55 kilomètres, soit environ une heure de route, du lieu où Theresa avait été vue pour la dernière fois à Lennoxville.

Le raisonnement de Hamel était solide. Theresa entretenait de bonnes relations avec ses amis et sa famille. Elle n’avait pas de problèmes financiers. Après qu’elle a disparu, les 1000 dollars qui se trouvaient dans son compte de banque sont restés intacts. Une fugue aurait sûrement vidé son compte de banque. Ce qui inquiétait le plus Hamel était l’habitude de Theresa de faire du stop. Elle en avait d’ailleurs fait la fin de semaine précédant sa disparition, pour aller rendre visite à des amis de Montréal.

Photo Police, 2 décembre 1978

Hamel a alors exposé ce qu’il a appelé « l’hypothèse la plus vraisemblable » : Theresa a accepté de monter dans la voiture de quelqu’un, une personne sans scrupules, un maniaque sexuel, et cette personne l’a attaquée, tuée et laissée sans vie dans les bois environnant Lennoxville. En fait, c’est exactement ce qui est arrivé à Camirand, a souligné l’homme. Prise en stop à Sherbrooke, elle a été « violée, tuée et abandonnée dans un dépotoir à proximité d’Austin ».

Fait encore plus troublant : le 4 novembre 1978, soit le lendemain de la disparition de Theresa, à moins de 500 mètres du dépotoir situé près d’Austin, des chasseurs avaient trouvé des vêtements correspondant à la description de ceux que Theresa portait lorsqu’elle a été vue la dernière fois (une blouse et des pantalons). C’est pour cette raison que Hamel avait roulé 55 kilomètres jusqu’au chemin Giguère bordant le lac Memphrémagog. Il avait décortiqué cela par lui-même, en deux semaines à peine depuis que Theresa avait été portée disparue, le 10 novembre 1978.

Photo Police, 2 décembre 1978

Hamel a dit au journaliste du Photo Police, François Dowd, comment il en était venu à demander l’aide de la police provinciale, la Sûreté du Québec, laquelle avait de grandes ressources pour mener une enquête aussi complexe. Hamel, âgé de 45 ans, faisait carrière dans les forces de l’ordre. Il avait été chef du service de police des petites municipalités de Omerville et Sawyerville. Il avait à peine neuf mois de service dans le corps de police de Lennoxville, composé de neuf hommes, et n’avait jamais travaillé sur le cas d’une personne disparue. La Sûreté du Québec a rejeté la demande de Hamel, en disant que jusque-là l’affaire était considérée comme une « simple disparition », puisqu’il n’y avait pas de corps.

Ils avaient peut-être raison, après tout. La Sûreté du Québec, c’était elle l’expert, comptant une escouade entière consacrée à des crimes majeurs, comme les meurtres. Hamel était juste le chef de police d’une petite ville, récemment nommé à ce poste.

Néanmoins, la neige s’installerait bientôt…

François Dowd publia son article dans l’édition du samedi 2 décembre 1978 du Photo Police. Avant Noël, le Journal de Montréal sortit un tout autre texte.

Journal de Montreal – UNE HISTOIRE DE DROGUE

En grand titre et lettres majuscules, on pouvait lire : DISPARITION MYSTÉRIEUSE : UNE HISTOIRE DE DROGUE? Même une personne ne parlant que l’anglais peut en déchiffrer la signification. Mais la traduction précise peut être épineuse. Cela peut être interprété ainsi : “Disparition mystérieuse, l’histoire d’une toxicomane?” Mais ça peut aussi signifier : “Disparition mystérieuse, une affaire de drogue?”

L’article commence ainsi : « Le chef de police de Lennoxville, M. Léo Hamel, se demande si la disparition de la jeune fille de 19 ans, Theresa Allore, ne pourrait pas être liée à la drogue ». Il se poursuit avec l’affirmation suivante : « Hamel a redoublé d’efforts dans cette enquête, et cela l’a mené à chercher de façon plus particulière dans l’univers de la drogue, très présent dans la région de Sherbrooke ».

Léo Hamel a toujours nié avoir parlé au Journal de Montréal. Les effets néfastes de la parution d’un tel article sont évidents pour tout le monde. Dans une lettre destinée à mon père pendant le congé de Noël 1978, Robert Beullac le détective privé embauché par ce dernier pour enquêter de façon indépendante – fait directement référence à l’article paru en le qualifiant de « inventé de toutes pièces ».

Lettre de Robert Beullac

Peu importe l’intention derrière l’article, les conséquences – prévisibles – ne se sont pas fait attendre. Hormis une brève revue annuelle des affaires criminelles dans la région (qui mentionnait bien sûr le cas de Theresa), puis un article rédigé en français et paru en février 1979, le journal anglophone Sherbrooke Record et le journal francophone La Tribune n’ont jamais plus fait mention de la disparition de Theresa, jusqu’à la découverte de son corps en avril 1979, après la fonte des neiges. 

Une histoire de drogue

J’ai réfléchi longuement à la signification de cet article du Journal de Montréal intitulé HISTOIRE DE DROGUE. C’est la seule fois que le journal a couvert l’affaire pendant les cinq mois et demi où Theresa était portée disparue. Aucun éditorial en novembre 1978 qui aurait informé les lecteurs de l’existence de l’affaire. Aucun suivi après cette seule publication du 20 décembre 1978. Conséquence : les lecteurs auront compris que s’il s’agissait d’une affaire de drogue, c’était quelque chose de personnel à régler en famille, rien qui demandait une participation de la communauté. Si c’était bien le message à faire passer, quelle en était l’intention?

Dans ces années-là, les bureaux d’Allo et Photo Police se trouvaient juste en face du siège social de la Sûreté du Québec, rue Parthenais à Montréal. On rapporte que s’il arrivait que l’un des journaux s’écarte des propos de la SQ en publiant un article, un officier n’avait qu’à traverser la rue pour lui signifier de « faire mieux la prochaine fois !»

En 1978, les bureaux du Journal de Montréal étaient situés à la limite nord de la ville, près d’Ahuntsic, soit à environ 30 minutes de route du siège social de la Sûreté, un peu plus loin donc que ceux du Allo Police. Pour faire ce trajet, il fallait VRAIMENT vouloir que le journal “faire mieux“.

Allons droit au but. Le Journal de Montréal n’avait aucune raison de publier l’article HISTOIRE DE DROGUE.Quelqu’un a inventé cette histoire pour jeter le discrédit sur la personne disparue. Ma supposition est qu’il s’agit de la Sûreté du Québec. À cette époque, le Journal de Montréal était un tabloïd semblable à Allo Police (ça l’est encore, d’ailleurs). Contrairement à ce que son nom annonce, il était majoritairement lu par des gens de l’extérieur de l’île de Montréal. Une publication comme celle-là dans un imprimé aussi important avait le pouvoir d’influencer les choses. Cela pouvait tuer une enquête, et c’est exactement ce qui est arrivé.

On se demande quand même pour quelle raison une enquête sur une jeune fille portée disparue a été l’objet d’une tentative de traficotage. Qu’est-ce que cela rapportait à l’un des services de police les plus puissants en Amérique du Nord?

Je vais proposer une théorie, mais je souligne qu’il ne s’agit que d’une théorie. Si quelqu’un a d’autres idées, si quelqu’un connaît la vérité sur le sujet, je lui suggérerais de présenter ces idées.

Qu’il ait donné cette entrevue ou non, si Léo Hamel avait raison? (Si vous trouvez que l’affirmation présumée de Hamel est dure, sachez que le même article rapporte que ma mère aurait dit « croire que sa fille était enterrée dans un endroit inconnu ».). Si c’était bien lié à la drogue? Si c’était bien une histoire de drogue, sans toutefois qu’elle implique salement la victime comme l’article le laissait entendre? 

Pour comprendre de quoi il en retourne, il faut savoir ce que Léo voulait dire quand il m’a confié plus tard que les Cantons-de-l’Est étaient un « bar ouvert » à l’époque des faits. Les démarcations entre policiers et voleurs, forces de l’ordre et mauvais garnements étaient floues. La drogue circulait partout : cannabis, hash, acide et cocaïne. À Lennoxville, les groupes de trafiquants locaux ne revendaient pas seulement au Collège Champlain et à l’Université Bishop, mais aussi à l’école secondaire Alexander Galt. Si vous ne le croyez pas, c’est que vous êtes naïf.

Les membres de gangs de bas niveau s’occupaient des opérations de rue, mais tout le monde y trouvait son compte. Les policiers prenaient potentiellement un pourcentage et détournaient le regard quant aux autres activités criminelles des trafiquants qui n’étaient pas trop flagrantes, au début…

Où il y a de la drogue, souvent il y a de la prostitution. Que se passe-t-il si un petit criminel s’enflamme un peu trop pour une des filles? S’il la bat? S’il la tue? Qu’en est-il d’une fille comme Carole Fecteau, âgée de 18 ans, qui se tenait avec des revendeurs de drogue de la région de Sherbrooke? Elle a fini par subir un viol collectif, être abattue puis abandonnée dans les bois de East Hereford, près de la frontière américaine en 1978. Personne n’a sourcillé une fois l’affaire « refroidie » et considérée comme un cas non résolu. Carole Fecteau n’était qu’un dommage collatéral, le prix à payer pour faire des affaires dans le domaine de la drogue.

Et par « affaires », il faut entendre affaires pour tous. La police n’a jamais enquêté en profondeur sur la mort de Carole Fecteau, parce qu’elle ne pouvait pas le faire. Parce qu’au moment où ils arrêteraient les trafiquants responsables, ceux-ci pointeraient le doigt peut-être vers eux et diraient qu’ils prennent un pourcentage sur l’argent de la drogue. Ça ressemble à ce qui est arrivé dans l’affaire Fernand Laplante. La police savait qu’il n’avait pas tué les associés de Fecteau – l’informateur Raymond Grimard et sa petite amie Manon Bergeron. Ça n’avait pas d’importance. La police et le milieu criminel avaient besoin d’un bouc-émissaire, de quelqu’un qui ne serait pas cru s’il essayait de bousiller le système en place. Ils ont choisi un larbin en la personne de Fernand Laplante, et ont contraint son complice, Johnny Charland – lui-même membre du gang de motards, Les Gitans – à témoigner contre lui. Les propos de l’avocat de Laplante, Jean-Pierre Rancourt, « c’est Jean Charland et un autre gars qui ont tué Grimard et Bergeron, pas Laplante ».

Si on pousse un peu plus loin, supposons un gars qui perd complètement le nord et devient un franc-tireur, qui n’obéit plus aux ordres. Il n’assassine plus ses comparses, membres de gang; il cueille maintenant d’innocentes femmes ou jeunes filles dans la rue, de simples gens de la communauté. Bien que ces actes aillent trop loin, ils sont également considérés comme des dommages collatéraux. C’est aussi le prix à payer pour brasser des affaires. On ne prend pas le risque d’enquêter sur la possibilité que Theresa Allore et Louise Camirand aient été la cible d’un tueur en série si celui-ci potentiellement fait partie de son organisation. Si on inculpe ce gars de meurtre, il pointera le doigt sur ses partenaires de drogue et sur le service de police, et révélera qu’ils font tous partie de la même grosse opération visant à faire de l’argent, opération qui a terriblement mal tourné.

La petite Miami

Si vous croyez que je suis en train de dépeindre une théorie du complot tirée par les cheveux, laissez-moi vous donner un exemple frappant issu du milieu où je vis. Ici, en Caroline du Nord, il y a un comté qui fait partie des plus pauvres comtés de l’État. Je ne donnerai pas de noms ni ne citerai d’endroits, car je ne veux pas attirer l’attention. Mais ça se passe ici.

Cet endroit est connu comme « la petite Miami » parce que la cocaïne qui est vendue est pure et bon marché. Pour faire le commerce de la drogue, il faut la protection des forces de l’ordre. Comme le rédacteur en chef d’un journal local l’a mentionné : “Ce sont de grosses affaires qui sont brassées; le milieu peut se débarrasser des gens comme bon lui semble.”

Le shérif de ce comté a occupé son poste pendant quatre mandats consécutifs au cours des années 80 et 90. Il a été dit que ce dernier recevait 300 $ en « revenus de protection » pour chaque once de cocaïne vendue. En 1986, son fils – député de comté – a abattu quelqu’un de la place lors d’un contrôle de routine. Il a été complètement blanchi. Aujourd’hui, ce député est le directeur d’un important organisme d’application de la loi de l’État. Son père s’est retiré en 1993 après avoir travaillé durant plus de 40 ans dans des services de police de l’État. Le shérif qui l’a remplacé n’était guère meilleur. La corruption est systémique et institutionnalisée. Ce shérif a reçu une peine d’emprisonnement de six ans dans une institution fédérale, entre autres choses pour enlèvement, blanchiment d’argent, de même que pour avoir incendié des maisons lors de descentes de police pour saisie de drogue. Un avocat de la défense du secteur – qui était terrifié a résumé ainsi les choses :

« Il pensait que le problème c’était le shérif, que celui-ci avait des trafiquants de drogue dans son personnel. Mais ce n’était que la pointe de l’iceberg, et je parle vraiment d’iceberg ».

Ce que je n’ai pas encore dit est que le comté en question est aux prises avec une épidémie de disparitions et de meurtres de femmes. Parmi les dossiers qui traînent, on retrouve ceux de douzaines de femmes autochtones et de femmes marginalisées portées disparues ou assassinées dans le comté depuis 1998 (depuis beaucoup plus longtemps, en réalité, mais qui en fait le décompte? Certainement pas la police). Au fil des ans, les fonctionnaires – de ceux de la Caroline du Nord à ceux du cabinet du gouverneur – ont été accusés d’ignorer la crise. Rien ne change. Comme l’a expliqué le rédacteur en chef du journal, la drogue est un business lucratif et la vie des gens est sans valeur.

C’est pas mon problème

Luc Grégoire, Québécois condamné pour meurtre

Je crois qu’un délinquant sexuel québécois du nom de Luc Grégoire – maintenant décédé – est responsable d’une série de meurtres dans les Cantons-de-l’Est de 1977 à 1978 : Louise Camirand, à proximité d’Austin; Hélène Monast, à Chambly; Denise Bazinet, à Saint-Jean-sur-Richelieu; Manon Dubé, près de North Hatley et Theresa Allore, à Compton. Par après, en 1993, Grégoire a été inculpé pour le meurtre brutal de la jeune Lailanie Silva, de 22 ans, à Calgary, et soupçonné d’être l’auteur de plusieurs autres assassinats dans la ville. Un criminologue qui a établi le profil de Grégoire m’a dit qu’il est statistiquement improbable que Grégoire n’ait pas commis ces meurtres.

Alors, comment Grégoire a pu filer entre les mailles du système judiciaire du Québec?

Je me doute que, initialement, il a dû passer inaperçu. Ils ne semblent pas l’avoir soupçonné pour les meurtres de Chambly et Saint-Jean-sur-Richelieu. Ces villes se situent à mi-chemin entre Sherbrooke et Montréal. Dans le cas de Manon Dubé, ils n’ont même jamais admis qu’il s’agissait d’un meurtre. Lorsque Léo Hamel a surgi dans un champ en bordure de route dans la région de Magog, à la recherche de ma sœur, soit dans le même secteur où Louise Camirand avait été abandonnée, ç’aurait dû éveiller des craintes.

Je soupçonne que Luc Grégoire était l’un de ces criminels de bas niveau à la fin des années 1970, pris dans les filets du trafic de drogue des Cantons-de-l’Est (son dossier criminel de l’époque pointe dans cette direction). Il pourrait même avoir assassiné Carole Fecteau et peut-être participé aux meurtres de l’informateur Raymond Grimard et de sa petite amie Manon Bergeron. Si la bande de Grimard – et c’était vraiment un gang, impliqué à fond dans le commerce de la drogue au centre-ville de Sherbrooke, dans le couloir Wellington et King – donnait des pourcentages à la police, alors Grégoire pouvait représenter un danger pour toute l’organisation, surtout s’il devenait incontrôlable et commençait à tuer des membres innocents de la communauté qui venaient de rentrer à la maison après l’école ou qui sortaient pour acheter un litre de lait.

On soupçonne même que Luc Grégoire était apparenté à Luc et Normand Grégoire, deux enquêteurs de la Sûreté du Québec, dont l’un a collaboré à l’analyse de la scène de crime de ma sœur Theresa. Personne ne voudrait prendre le risque d’une telle révélation.

L’enquêteur de la Sûreté du Québec Luc Grégoire

Quand le chef de la police de Lennoxville Léo Hamel a commencé à s’approcher de trop près de la vérité, son entourage ne lui posait pas de questions trop spécifiques; on ne voulait pas connaître les détails. Le seul fait qu’il se passât des choses dans la région de Sherbrooke qui risquaient de compromettre les opérations policières justifiait qu’un article de journal soit placé pour juguler tout « tremblement » à propos d’un tueur en série. Quelque chose qui allait mettre le chef de police de la place dans l’embarras et jeter le discrédit sur la jeune disparue.

Une fois ce problème réglé, il fallait encore déterminer quoi faire avec Grégoire. Par chance, en 1979, il était dans les forces armées, et envoyé en Allemagne. Mais en 1980, il était revenu à Sherbrooke et il avait violé une fille dans un garage souterrain du centre-ville. Alors quoi? Face à une situation encore potentiellement explosive, on prend l’affaire en main. Quand Luc sort de prison, on lui donne un billet aller simple pour l’Alberta et on lui dit de ne jamais plus remettre les pieds dans les Cantons-de-l’Est. Pour autant que nous le sachions, il n’est jamais revenu.

Comment m’avez-vous retrouvé?

Quelle était la menace potentielle de Luc Grégoire pour la Sûreté du Québec? Assez grand pour que lorsque j’ai commencé à « fouiner » au début des années 2000 et qu’au milieu de la décennie, j’avais commencé à me concentrer sur Grégoire en tant que suspect potentiel, je crois qu’ils ont pris des mesures pour annuler la situation.

En 2002, la Sûreté du Québec créait sa première division en analyse du comportement mettant l’accent sur la résolution des crimes non élucidés. Elle a envoyé les agents Marc Lépine et Éric Latour à Quantico, en Virginie, pour étudier le profilage auprès du FBI. Latour est devenu le chef de la division, et Lépine a été nommé comme premier profileur géographique de la SQ. Rares sont ceux qui manqueront l’ironie selon laquelle l’un des défis que Patricia Pearson et moi avons toujours affrontés avec la SQ était de leur faire comprendre que la technique de profilage géographique mise au point par Kim Rossmo existait réellement.

Au fil des ans, j’ai travaillé avec Lépine et Latour, chacun d’eux ayant été à un moment donné l’agent de liaison attitré au dossier de ma sœur. Au début, ils étaient très coopératifs. Latour a été particulièrement actif dans la poursuite de la « piste Luc Grégoire » comme suspect. Il s’est rendu à Calgary et a rencontré les enquêteurs, a fait passer le polygraphe à Grégoire, a fait placer un informateur dans sa cellule, etc. Mais en peu de temps, le dynamique Latour a été remplacé par un vieux routier, qui s’était fait la main avec le Projet Carcajou, le détachement spécial créé pour intervenir dans la guerre des motards au Québec. Immédiatement, la circulation d’informations sur Grégoire a cessé. En fait, le nouveau type m’a dit qu’ils ne considéraient plus Grégoire comme un suspect. Ce pur-et-dur m’a un jour donné un bon conseil, que j’estime aujourd’hui plutôt troublant. Il m’a dit : « M. Allore, à titre d’agent de la SQ, je vous conseille de laisser tomber l’affaire. Mais comme parent, si j’étais à votre place? Je ferais exactement la même chose que vous ».

L’une des dernières choses qu’Éric Latour m’a dites a été qu’il avait voulu utiliser une photo de Grégoire avec une série d’autres photos de délinquants, pour voir si des victimes survivantes de l’époque pourraient l’identifier comme leur agresseur. Mais, zut!, Latour n’arrivait pas à mettre la main sur une photo de Grégoire datant de ces années-là. En 2008, j’ai gobé cette raison, mais en 2020 je la considère comme un tas de conneries. Moi, citoyen des États-Unis, j’ai demandé à la police de Calgary – la semaine dernière seulement – une photo d’identité récente de Grégoire. En l’espace de 48 heures, j’ai obtenu une réponse! Est-ce que je voulais celle datant de 1993 ou celles prises lors de son arrestation à Saanich et à Edmonton?

Au cours des années, je me suis rendu à plusieurs reprises sur le chemin Giguère (maintenant nommé chemin Duval), où le corps de Louise Camirand a été retrouvé, où Léo Hamel s’est tenu avec le chien Rex, dans l’espoir de trouver un indice, un lien, n’importe quoi. Chaque fois que je demande à la Sûreté du Québec de collaborer, c’est un refus. Je suppose que c’est parce qu’ils ne veulent pas accorder de crédit à une théorie voulant que les meurtres de Camirand et de ma sœur soient liés. Nous avons récupéré plusieurs morceaux de linge féminins et des bijoux dans cette forêt. La Sûreté du Québec refuse de les analyser, refuse même d’en regarder des photos.

Button and comb

Neckless

Blouse

Où sont-ils maintenant? Où sont ces agents pionniers promis à un brillant avenir dans le profilage et les enquêtes criminelles au Québec? Marc Lépine a été rétrogradé et évincé de l’unité des affaires non résolues. Éric Latour s’est promené d’un poste à l’autre à la SQ dans de petits villages « perdus » : un an à Joliette (population de 19 000, mieux connue parce qu’une prison pour femmes s’y trouve); cinq mois à Saint-Lin dans les Laurentides (population de 17 000), son parcours professionnel à l’opposé de celui du chef de police Hamel dans sa petite ville à l’époque.

Quand j’ai interviewé Latour en 2019 pour le livre Wish You Were Here – après dix ans de perte de contact – sa première question était: « Comment avez-vous obtenu mon numéro de téléphone? ». Lorsque je lui ai demandé de vérifier une information au sujet du dossier de ma soeur en lien avec Luc Grégoire, sa réponse a été très familière. Ça ressemblait beaucoup à ce que Roch Gaudreault – le premier agent de la Sûreté du Québec à avoir enquêté sur le décès de ma sœur – a donné comme réponse à mon frère quand celui-ci a réexaminé le dossier dans les années 1990 : « Il se pourrait que je ne me souvienne de rien ».

Éric Latour et Marc Lépine

Quand on veut se débarrasser d’un « problème », on l’éloigne de l’action. Cela a toujours été la façon de la SQ de faire les choses.

Les crimes les plus difficiles à résoudre

Siège social de la Sûreté du Québec

Un reportage du journal québécois La Presse nous apprend l’existence de « dossiers rouges » à la Sûreté du Québec. Des accords habituellement passés en cachette avec les plus anciens membres du personnel, et des autre documents ultra confidentiels conservés dans une chambre forte, au dernier étage de l’autre quartier général de la SQ dans la ville de Québec, non loin de l’Assemblée nationale, la plus haute instance législative de la province. C’est ici que les « dépouilles » sont enterrées. Comme par hasard, il se trouve également une déchiqueteuse dans la petite toilette à proximité de la déchiqueteuse principale, à côté de la chambre forte situé à cet étage de la SQ.

Leo Hamel et Rex

Au dernier paragraphe de son article paru dans l’édition du 2 décembre 1978 du Photo Police, le journaliste François Dowd a fait une mise en garde sinistre à la SQ et à la population québécoise :

« Si la disparition de Theresa Allore se solde un jour par la découverte de son cadavre, on peut s’attendre à ce que la police ait alors beaucoup à faire pour mettre la main au collet du maniaque qui est responsable. De plus, il est connu que le meurtre de jeunes filles fait partie des crimes les plus difficiles à élucider, puisque les assassins sont souvent des gens qui ne se démarquent pas, ont un emploi régulier et n’ont pas été impliqués antérieurement dans une action en justice. Soulignons que la température est un facteur crucial dans cette affaire, car les prochaines averses de neige pourraient différer la découverte et, partant, la résolution. »

Léo Hamel a bien compris.

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