Noir et Blanc – Les meurtres de Diane Déry et Mario Corbeil



* Un grand merci à Micheline Lampron pour m’avoir aidé avec la traduction.

Les cas qui nous restent en tête sont ceux pour lesquels aucune théorie n’explique les faits de façon entièrement satisfaisante. L’autre jour, je parlais de ce casse-tête avec mon ex-épouse, Elisabeth. Elle me disait qu’elle était de nouveau devenue un peu obsédée par le cas de JonBenét Ramsey. À différents moments de sa vie, en considérant la preuve, elle en est venue à soupçonner la mère, le père, puis un étranger. Elle est désormais convaincue que c’est le frère qui a fait le coup.

C’est même vrai à propos du cas de ma sœur, particulièrement en ce qui concerne le lieu où elle se trouvait et où elle se dirigeait avant de mourir. L’explication la plus simple veut que le vendredi 3 novembre elle ait fait du pouce de Lennoxville jusqu’à la résidence étudiante, située à Compton, environ 14 km plus loin. Elle ne serait jamais arrivée au dortoir car la personne qui l’a fait monter dans sa voiture l’a tuée et s’est débarrassée de son corps 1,6 km avant les limites de la ville de Compton.

Alors, comment expliquer le témoignage de cette compagne de résidence, Sharon Buzzee, qui a déclaré avoir parlé à Theresa dans la cage d’escalier ce même soir, vers les 21 heures? Cela nous amène à la deuxième explication possible, à savoir que Theresa est bien parvenue à son dortoir. Elle se serait affairée un peu, et aurait décidé d’aller s’acheter des cigarettes au bistrot du coin, l’Entre-Deux. Ce serait à ce moment-là seulement qu’elle aurait été enlevée, assassinée puis abandonnée à la périphérie du village.

Aucune de ces deux explications n’est pleinement satisfaisante. La première est la plus impeccable. Mais, encore une fois, que faire du compte rendu de Sharon Buzzee? Celle-ci a toujours répété, au fil des décennies, qu’elle ne s’était pas méprise sur le soir où la rencontre dans l’escalier avait eu lieu. De plus, elle a donné des informations particulières qui confirmaient que la conversation avec Theresa ne pouvait pas avoir eu lieu un autre jour que le vendredi 3 novembre : des éléments de cette conversation concernait la partie éliminatoire que l’équipe de football du collège avait le lendemain. Les deux filles ne pouvaient avoir parlé que ce soir-là parce qu’une seule partie des Cougars de Champlain devait avoir lieu à l’automne 1978. La partie du samedi 4 novembre était une partie du premier tour. Les Cheetahs de Vanier avaient battu les Cougars 50 à 3, et le collège Champlain avait été éliminé de la série.

La deuxième théorie a du sens, si ce n’est qu’elle comporte un nombre croissant d’invraisemblances. Pour que cette théorie soit valable, il faudrait que Sharon Buzzee ait été la seule personne à avoir vu ˗ ou pensé voir ˗ Theresa à 21 h 30 ce soir de novembre (Il y a eu un autre témoignage selon lequel elle a été aperçue dans la cuisine, mais le témoin en question ne s’est pas déclaré avant qu’il se soit écoulé six mois. Il est très probable que ce témoin ait confondu la fin de semaine où elle a vu Theresa.).

On a dit à l’époque que la soirée avait été tranquille au dortoir King’s Hall. Mais s’agissant du domicile de 200 étudiants, quelqu’un d’autre se serait sûrement souvenu d’avoir vu Theresa.

Tout aussi problématique est le fait qu’il faut maintenant croire que Theresa était encore en vie après l’épisode d’auto-stop et qu’elle soit tombée entre les mains d’un prédateur épiant sa victime dans une voiture entre la résidence étudiante et le bistrot L’Entre-Deux, un tronçon de 1,6 kilomètre seulement. Possible, je suppose, mais quelque peu insatisfaisant comme explication.

Theresa n’aurait pas fait du stop pour une si courte distance. Il ne reste qu’à supposer qu’elle a été poussée dans un véhicule contre son gré, non sans avoir beaucoup résisté. Il y a des maisons tout le long du chemin, sur de petits terrains, très près de la route.

On pourrait continuer ainsi, comme dans un raisonnement par l’absurde d’un tableau d’Escher.

Mario Corbeil et Diane Déry

Les meurtres de Diane Déry et Mario Corbeil, en 1975, sont un casse-tête du même type. Les pièces continuent de tourner aléatoirement dans notre esprit parce qu’aucune explication ne semble pleinement satisfaisante. S’ils ont été tués dans les bois par des jeunes mécontents du voisinage, comment ces derniers se sont-ils rendus là? Étaient-ils dans les bois en train de les épier, attendant de les prendre au piège? Improbable. Ont-ils dévalé la rue et dépassé la moto de Mario? Impossible. Mais je vais trop vite ici. Avant de présenter de l’information nouvelle, commençons par un résumé de ce qu’on sait jusqu’à présent, en incluant les nouveaux éléments dévoilés dans le documentaire de Radio-Canada, Le dernier soir (La série a récemment été diffusée au Québec.).

Bref résumé du cas Déry-Corbeil

Diane Déry, 13 ans, et Mario Corbeil, 15 ans, demeuraient tous deux près du boulevard Roland-Therrien dans la banlieue de Longueuil, au sud-est de l’Ile-de-Montréal. Le soir du mardi 20 mai 1975, à l’heure du souper, Mario étrennait sa nouvelle moto rouge de marque Kawasaki, cadeau de ses parents. Il avait offert plusieurs balades à ses amis ˗ et ce qui suit est important à souligner ˗, des va-et-vient sur l’artère principale Roland-Therrien, qui se terminait au sud-est de leurs maisons, par un chemin de gravier puis une zone boisée, aux limites de Longueuil et de Saint-Hubert, confinant à la base militaire canadienne de Saint-Hubert.

La moto Kawasaki rouge de Mario Corbeil

Aux environs de 20 h, Mario a fait faire un tour à Diane. Apparemment (possiblement), les deux étaient attentionnés l’un pour l’autre. Ils sont disparus dans la zone boisée, et c’est la dernière fois qu’ils ont été vus vivants. Une fouille a commencé vers 22 h mais n’a rien donné. Le lendemain matin, aux alentours de 7 h 30, Déry et Corbeil ont été découverts dans un champ à proximité du boisé où ils avaient été aperçus la dernière fois sur la moto.

Mario avait reçu six balles : 2 dans la tête (une à travers la mâchoire droite et une du côté droit de la tête; une dans le dos du côté droit (la balle sortant à la base du cou, du côté droit); une dans la fesse droite, une dans la cuisse droite et une dans le biceps gauche. Diane avait reçu deux balles, l’une à la tête et l’autre à la poitrine. On a déterminé que ce dernier tir, à travers l’aisselle, avait été fait à bout portant. Diane était étendue sur le dos. Elle avait été violée ou agressée sexuellement (Il y a eu beaucoup de spéculation à ce propos.). Le corps de Mario avait été placé sur celui de Diane. Il y avait eu saignement dans la zone rectale, ce qui a laissé croire à certains qu’il avait pu lui aussi être agressé sexuellement.

——————

Ce que je vais maintenant vous présenter provient du chercheur documentaliste Éric Veillette. Éric maintient le site internet Historiquement logique. Il est l’une des rares personnes à poser directement la question « S’agissait-il d’un crime sexuel? ». À l’époque des faits, même la police n’a considéré sérieusement cette possibilité.

Éric Veillette

Il n’est mentionné nulle part qu’une analyse d’échantillons, par exemple de sperme ou de cheveux, a été faite ˗ bien que nous sachions qu’un cheveu n’appartenant pas à Mario a été prélevé sur lui. Il faut garder à l’esprit qu’on était en 1975, période précédant dans une certaine mesure l’avènement des sciences criminalistiques. Mais cela demeure étrange. Aussi, l’autopsie et les rapports de police n’ont jamais formellement indiqué si Diane et Mario étaient nus ou habillés. Nous présumons qu’ils étaient nus car un rapport mentionne que Diane avait des marques dans le dos, attribuables à des branches ou de l’herbe drue.

Veillette s’interroge :  S’ils étaient nus, pourquoi? Était-ce une mise en scène?  Il poursuit :

Si cette mise en scène est véridique, il faudrait peut-être envisager la possibilité que les victimes aient été placées dans cette position alors qu’elles étaient encore en vie, ce qui entraînerait automatiquement l’élément de l’humiliation. Cette théorie semble trouver des appuis avec les trajectoires de tir. La plupart des trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil suggèrent que les tirs ont été faits en provenance de différentes directions et alors qu’il était étendu sur le ventre. Soit il y avait un seul tireur qui s’est déplacé entre chaque tir ou alors il y avait plusieurs tireurs.

En fait, ces deux blessures par balle pourraient plutôt nous laisser croire qu’elle a été exécutée la dernière. En admettant que Diane et Mario aient été forcés de se déshabiller de leur vivant pour créer cette mise en scène humiliante, Diane a été forcée de s’allonger la première et Mario par-dessus elle. Ensuite, les agresseurs les ont-ils obligés à faire certaines choses?

https://historiquementlogique.com/2019/07/08/diane-dery-et-mario-corbeil-1975/

___________________________________

Plusieurs questions ont tourné autour de l’arme utilisée, un fusil Cooey Sure-Shot de calibre 22. Quoique meurtrière, cette arme était considérée comme une arme de débutant destinée aux jeunes garçons. Dans une précédente publication, j’ai souligné que le Cooey était annoncé pour les jeunes garçons dans la rubrique des sports des journaux locaux pendant la période de Pâques, en 1975. Le documentaire Le dernier soir a insinué que Diane avait pu recevoir la première balle par derrière sur la moto de Mario. Depuis, plusieurs personnes ont mentionné que le calibre du Cooey était probablement trop faible pour cela. En fait, beaucoup de gens ont dit qu’en raison de son petit calibre, un Cooey n’aurait aucunement pu être l’arme utilisée. Éric Veillette fournit une explication crédible à propos du Cooey :

Annonce du Cooey, circulaire Canadian Tire ˗ La Presse, 24 mars 1975

Après avoir tiré sur Mario, ils se sont peut-être rendu compte que les projectiles de petit calibre n’avaient pas traversé complètement le corps de Mario et que Diane était toujours vivante. Ainsi, un ou deux tireurs se seraient penché pour effectuer les deux tirs fatals. En fait, les deux tirs dont Diane a été victime ont parfaitement pu se faire alors que Mario était étendu par-dessus elle. L’un est entré par l’aisselle et l’autre derrière la tête, alors qu’elle tentait – peut-être – vainement de détourner son regard de l’un des tireurs.

https://historiquementlogique.com/2019/07/08/diane-dery-et-mario-corbeil-1975/

Après avoir exposé le « plausible-possible », Veillette propose une assez bonne théorie en ce qui concerne le type de personne qui aurait pu commettre les crimes :

À tout le moins, la préméditation pour le meurtre de Diane est pratiquement impossible puisque le ou les tireurs ne pouvaient prévoir à l’avance que Diane serait de cette balade. La rencontre dans les bois a-t-elle été fortuite? Y a-t-il eu une confrontation? Avait-on des comptes à régler? Ou alors était seulement le crime gratuit d’un psychopathe en devenir?

https://historiquementlogique.com/2019/07/08/diane-dery-et-mario-corbeil-1975/

Qui, en effet…

Le documentaire Le dernier soir présente un profil très détaillé, logique, fouillé et savamment présenté indiquant ce ou ces suspect(s) : un adolescent, ou peut-être un groupe d’adolescents ayant un « chef » (meneur) ayant l’habitude de chasser ou de se pratiquer au tir dans ces bois. Peut-être quelqu’un qui en voulait à Mario.

Avec ce que savons de Longueuil à cette époque, la présence d’une bande de jeunes maraudeurs ne serait pas surprenante. Deux semaines avant les meurtres, le journal La Gazette rapportait une vague de crimes commis par des adolescents déferlant sur la région de Montréal, 47 % de tous les crimes au cours des trois premiers mois de 1975 étant le fait de personnes âgées de moins de vingt ans.

Le suspect principal dont il est question dans le documentaire Le dernier soir est devenu un membre influent du crime organisé dans la région montréalaise. Avec le temps, il est devenu tellement dangereux que le gouvernement canadien l’a extradé en France, où il était né. À la fin du documentaire de six épisodes, nous nous sentons frustrés et impuissants à l’idée que cette personne ne sera probablement jamais traduite en justice.

C’est une théorie. Je peux vous dire maintenant que même les producteurs du documentaire ne prêtaient pas entièrement foi en ce qu’ils avaient avancé.

Longueuil en 1975

Le raisonnement derrière le documentaire Le dernier soir s’appuyait en gros sur des documents jusque-là inconnus, découverts dans les voûtes de la Bibliothèque nationale du Québec, BAnQ. Bien qu’elle soit nouvelle pour nous, la majeure partie de cette information devait être connue des gens de Longueuil en 1975. Dans une rare démonstration de transparence policière, les enquêteurs de Longueuil avaient alors exposé l’ensemble du cas et de leur stratégie dans un article publié dans le journal La Presse, deux semaines après la découverte des corps.

Article sur Déry et Corbeil, La Presse, 3 juin 1975

Dans cet article, le journaliste Normand Gilles révèle ce qui suit :

«L’hypothèse d’un maniaque sexuel hantant les bois de Longueuil à la recherche de jeunes filles innocentes est désormais exclue. C’est du moins ce qu’a conclu l’enquête policière sur le double assassinat de Diane Déry, 13 ans, et de son compagnon de moto, Mario Corbeil, 15 ans, dont les corps remplis de balles ont été retrouvés … dans un champ bordant l’avenue Vauquelin, à Longueuil. La police pense maintenant que les deux adolescents ont été abattus par trois ou quatre jeunes hommes de moins de 20 ans qui pratiquaient le tir à la carabine de 0,22. Les adolescents qui ont été vus au même endroit, pratiquant leur sport favori dans les jours précédant le crime, ne sont pas revenus depuis et font l’objet d’une fouille intense par la police… »

Le sergent-détective Renault Lacombe expose ensuite toute sa théorie concernant ce qu’il croit qu’il s’est passé.

Lacombe a expliqué le double meurtre de cette façon: le jeune couple entrerait dans la zone boisée, et l’un des tireurs tire un coup près de la fille pour lui faire peur, mais le coup frappe accidentellement [la fille] dans le bras, et cela provoque Mario. Il y aurait alors un combat, et les tireurs ouvriraient alors le feu sur les deux, principalement sur Mario. Ils allaient enfin essayer de déguiser ce qui s’était passé.

La formulation des mots est bizarre mais ce qu’elle implique est clair : l’agression sexuelle est ce qui constitue la « couverture » Un instant! Quoi? Ces chasseurs adolescents auraient agressé Diane sexuellement et possiblement Mario, mais tout ça ferait partie d’un plan judicieux pour couvrir leurs traces? Laissons cette possibilité de côté pour l’instant. Nous savons maintenant que les choses n’auraient pas pu se dérouler ainsi, étant donné que les résultats balistiques ont démontré que la balle que Diane a reçu dans le bras avait été tirée à bout portant. Si quelqu’un lui a tiré dans la tête alors qu’elle était à l’arrière d’une moto en mouvement, il faut que ce soit un tireur d’élite!

De toute façon, la police de Longueuil avait d’autres chats à fouetter que des meurtres d’enfants (rappelons-nous que le corps sauvagement battu de Sharron Prior avait été retrouvé seulement six semaines auparavant à 3,2 km de distance, le long du Chemin du lac). Dans le même article de La Presse, Normand Gilles poursuit en disant que la police de Longueuil avait été très occupée à tenter de résoudre le meurtre de Marcel Martel, mafieux appelé « les bras », pour être le bras droit de Frank Cotroni – le chef de la pègre de Montréal à l’époque. Le corps de Marcel Martel a été retrouvé le lendemain de la découverte des corps de Déry et Corbeil. Martel avait été abattu de plusieurs balles au Bar Astro (à l’époque le 1227, boulevard Curé-Poirier Ouest) et été abandonné dans un champ sur … le Chemin du Lac, comme vous l’aviez deviné!

L’inspecteur en chef Pierre Robidoux était sur la piste, lui à qui avaient été attribués les cas Déry, Corbeil et Prior :

«Nous savons qui a commis le meurtre de Martel. Nous avons des témoins oculaires. Nous recherchons deux gars, Jacques Legault, 35 ans, et Ronald Cormier, 19 ans, respectivement directeur et videur du bar L’Astro, contre lesquels le mandat du coroner a été obtenu. “

Legault a finalement été accusé du meurtre de Marcel Martel et condamné à une peine de 12 ans. Comme Déry / Corbeil, le meurtre de Sharron Prior n’a jamais été résolu.

Ce n’est pas la première fois que nous voyons ce genre de choses. Les meurtres d’innocents sont vite jugés, pendant que d’autres affaires considérées comme « plus importantes » par les corps de police québécois reçoivent plus d’attention. Cela a été le cas en 1970 lorsque l’enquête sur le meurtre de l’étudiante américaine Margaret Coleman a été retardée à cause de la crise d’octobre. À l’été 1994, il y a également eu report de l’enquête sur le meurtre de Mélanie Cabay, qui a permis à la police de se concentrer sur une (autre) guerre de motards.

À cette époque-là, Longueuil n’était pas un lieu sûr. J’ai déjà abordé le fait que dans les années 60 Trois-Rivières était une ville « à quartiers chauds », le genre d’endroit où aller pour satisfaire tous ses vices ( L’Affaire Dupont). Dans les années 70, Longueuil en était une mini-version sur la Rive-Sud de Montréal, avec ses parcs industriels et ses bars à gogo. Et la police municipale n’était pas d’un grand secours pour résoudre les crimes. J’ai déjà insinué que les policiers de Longueuil étaient incompétents. C’était pire encore. Ils étaient « mouillés », ce que les criminels devaient savoir, raison de plus pour vouloir commettre leurs délits à Longueuil.

L’inspecteur en chef Robidoux, par exemple, avait les mains pleines en 1975 avec les trois cas de Déry, Corbeil et Prior. En 1980, il devenait chef de la police de Longueuil. L’année d’avant, Jacques Déry avait supplié le ministre de la justice en poste, André Bédard, de transférer le dossier de sa fille Diane à la Sûreté du Québec. Le 2 octobre 1979, un garçon de 17 ans était tué accidentellement par balles tandis qu’il se tenait debout dans un abri de chasse aux canards le long du fleuve Saint-Laurent, à la hauteur de Longueuil. En moins d’un mois, le cas était passé de la police de Longueuil à la Sûreté du Québec. Il s’agissait d’un accident de chasse aux canards. Comment la police de Longueuil a-t-elle pu foutre en l’air une enquête sur un accident de chasse aux canards?

L’arrivée en poste de Robidoux a coïncidé avec une série de différends avec la police de Longueuil concernant le travail et le salaire. Les policiers dénonçaient alors les longues heures de travail et la trop lourde charge. En 1982, de graves problèmes commençaient à émerger. Le journal La Presse a rapporté que la police de Longueuil conservait un « dossier noir » de fichiers secrets. Robidoux parlait d’un profond malaise dans son service et de révélations troublantes. Les officiers ont commencé à se présenter au travail sans porter l’uniforme. Le chef les a sommés de le porter, sans succès. En avril 1983, Robidoux s’est fait prendre à modifier les feuilles de temps d’un groupe privilégié de policiers, ce qui lui a valu une amende de 100 $.

En 1987, il a quitté les forces de l’ordre, pour être nommé rapidement au poste de directeur général de la Ville de Longueuil. Deux ans plus tard, un incendie apparemment involontaire a complètement rasé sa toute nouvelle maison construite dans un récent lotissement de banlieue. Robidoux a terminé sa carrière municipale en étant accusé d’accepter des pots-de-vin. En 1991, il a été inculpé pour avoir reçu 165 000 $ en échange de son approbation de changements de zonage illégaux.

Faites ce que vous voulez de tout cela. That’s Longueuil!

Le texto

Avec un petit supplément d’histoire, cela nous met pas mal à jour par rapport au cas Déry-Corbeil. Pour être honnête, je suis un peu déçu de constater qu’il s’est écoulé près d’un an depuis la première diffusion du documentaire Le dernier soir et que rien n’a bougé. Comme je l’ai déjà dit, j’ai souvent connu la déception dans ce genre d’affaires. Ce que je suis sur le point de vous dire pourrait un peu expliquer pourquoi l’affaire Déry-Corbeil est tombée dans les mains d’enquêteurs en herbe. Mais avant d’aller plus loin, une petite explication s’impose quant à mon implication dans ce cas.

Au départ, j’ai écrit sur Déry et Corbeil car j’avais besoin de contenu pour faire un balado. Il y avait très peu d’information accessible sur ce cas. Mon souvenir était que le site web Quebec Unsolved Murders présentait un des seuls articles sur Diane et Mario, et que ce qui y était révélé (faux en grande partie) laissait le lecteur avec davantage de questions:

«Les deux jeunes ont été abattus et laissés dans un champ… Diane a été placée à moitié nue sur Mario. Nous savons cependant que la fille n’a pas été agressée sexuellement, mais Mario a été battu. Ce cas est toujours un cold-case. “

Je ne me lasse pas de le répéter : pour la police québécoise de l’époque, un énoncé comme « la fille n’a pas été agressée sexuellement » doit être interprété dans le sens le plus littéral. Il n’y avait pas de signes manifestes de viol, ni de preuve évidente quant à la présence de sperme. La principale aptitude que l’on doit posséder pour découvrir la vraie nature de ce crime – ici un crime sexuel – est le gadget qui manquait dans le coffre à outils de la police de Longueuil : l’imagination.

Lorsque j’ai fait un balado sur le cas il y a deux ans, ce n’était qu’une traduction en anglais de quelques articles trouvés dans les archives du journal Allo Police. Je me souviens que ma seule hypothèse était alors que les tirs ayant eu lieu très près d’une base militaire, on pourrait vouloir commencer la recherche d’un suspect à cet endroit. Pas mal comme la publication sur le site Quebec Unsolved Crimes, ce que j’avais avancé soulevait simplement encore plus de questions. Un auditeur du balado a posé les questions suivantes:

«Y a-t-il D. N. A.? quels détails n’ont pas été rendus publics? Qui sont les suspects? Quelles sont leurs histoires.? Mario avait-il des ennemis? quelle était la relation entre Mario et Diane? Qui étaient leurs amis? Y avait-il un ami jaloux? quelles institutions, le cas échéant, existaient dans la zone du crime? Psycho-services, hôpitaux, prisons, maisons de transition, établissements militaires, aéroports, cette affaire a-t-elle été classée ou non? Comment un cas comme celui-ci peut-il encore être froid et oublié en 2018? »

D’autres excellentes questions!

Six mois plus tard, quand les producteurs du documentaire Le dernier soir m’ont demandé de commenter le cas, c’était plus une vue d’ensemble de ma part. À quoi la mise en scène vous a-t-elle fait penser? Quelle était mon opinion relativement à la police de Longueuil, à l’historique de crimes non résolus à cette époque?

Manuelle Légaré et Monic Néron, Le dernier soir

Et prochaine, “the big kicker” ou J’ai dit :

Pour que quelqu’un sorte de l’ombre et admette qu’il sait ce qui est arrivé, il faudra du courage et le désir de prendre une certaine responsabilité.

S’il subsiste le moindre doute dans l’esprit des gens quant au fait que cette phrase ait pu être calculée, je peux maintenant dire qu’elle l’était. Les producteurs ignoraient que j’allais dire cela, mais je l’ai fait ˗ et je savais que je devais le faire. C’était un genre de supplication pour inciter quelqu’un à se manifester. Et cette tentative désespérée ne concernait pas seulement le cas Déry-Corbeil mais tous les cas non résolus du Québec.

Une personne s’est manifestée.

Durant la seconde diffusion du documentaire Le dernier soir, en janvier 2020, un homme m’a contacté ˗ appelons-le Mike ˗ me racontant qu’il avait grandi à Saint-Hubert au milieu des années 70. À l’hiver 1975, Mike vivait avec ses parents sur la base militaire (de Saint-Hubert), lorsque l’événement suivant a eu lieu (souvenons-nous que la base est située juste de l’autre côté de l’endroit où les corps de Diane et Mario ont été abandonnés:

«C’était une belle journée tranquille et ensoleillée, au milieu de l’après-midi, probablement samedi ou dimanche. C’était peut-être en février ou mars 1975, je ne suis pas sûr. Parce que le temps était doux, j’ai tendance à penser que nous étions proches du mois de mars. Un groupe d’amis a décidé de sortir dans les bois à l’arrière de C.F.B. St-Hubert pour jouer au hockey, sur un étang peu profond. J’étais là, même si je ne me souviens pas avoir mis mes patins, certains autres avaient des patins et certains jouaient avec des bottes. Je me souviens que quelqu’un m’a prêté un bâton. Les objectifs ont été définis par une paire de bottes à chaque extrémité.

À un moment donné, alors que nous jouions au hockey, nous avons entendu un seul coup de feu qui a touché l’une des bottes qui ont été utilisées pour les buts. Nous avons vu Danny, quelqu’un a dit qu’il avait un 22. Il était à environ 100 pieds. Je me souviens de lui rugissant de rire. Il ne s’est pas approché de nous, mais il a continué à aller où il allait. Je ne me souviens pas de ce que les autres ont fait mais je suis parti ne voulant pas le voir sur le chemin du retour. Danny a terrorisé tous les enfants de la base à ce moment-là. C’était un tyran.

Danny aimait faire peur aux autres enfants… Quand il était sur la patinoire, il faisait délibérément des claques qui frappaient les planches juste devant vous juste pour vous faire peur et vous avertir de ne pas vous gêner. C’était Danny. Un an plus tard, nous avons tous été surpris d’apprendre que Danny avait commis un meurtre. »

Danny n’est pas son vrai nom. Comme il était mineur à l’époque, il faut être prudent. Voici une carte que Mike a dessinée du secteur où l’incident a eu lieu, avec l’anneau de glace et l’endroit où se trouvaient les corps encerclés en rouge. Ces deux points sont à une distance d’environ 300 mètres.

Carte dessinée par Mike, fusillade au lieu de hockey sur étang

Et voici une photographie prise par ma sœur de mon frère et moi jouant au hockey sur étang à Montréal, sensiblement à la même époque, en 1975. C’est moi qui garde le but avec, je crois, des bottes pour délimiter les poteaux. Cette façon de jouer était très commune:

Photo prise par Theresa Allore d’Andre et John jouant au hockey sur étang, ve1975

Selon Mike, Danny vivait sur la rue Pine Circle (aujourd’hui Léry), sur la base militaire de Saint-Hubert, à l’époque des meurtres de Déry et Corbeil. Il était possible de couper à travers un sentier sur la base. Un peu moins d’un km plus loin, cela conduit directement à l’endroit où les corps de Diane et Mario ont été abandonnés.

Distance entre le domicile de Danny et le lieu où ont été abandonnés Déry et Corbeil

Un ami de Mike a croisé Danny des années plus tard. Ç’aurait été après qu’il a fait de la prison pour homicide involontaire. Danny lui a dit que l’incident de 1976 était « … un accident, que le fusil avait fait feu accidentellement et que son ami était mort ». Trois amis qui étaient tombés sur Danny dans un parc, à proximité, le soir de l’homicide involontaire, ont également été contactés. À l’époque, Danny reconnaissait qu’il avait tué son ami mais insistait sur le fait que c’était accidentel.

C’est à ce point-ci de l’histoire que je suis devenu très intéressé par Danny et que j’ai jeté un nouveau regard sur le cas Déry-Corbeil.

La première question a été : Qui Danny a-t-il tué en 1976? Les archives de journaux sur Internet n’ont été d’aucune utilité. Parce que Danny était un mineur anonyme à l’époque, l’incident n’était pas facile à repérer. Mike était certain que les journaux québécois de 1976 avaient dû en faire mention, mais il ignorait comment chercher l’article. Après avoir envoyé Mike passer les archives de BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) au peigne fin, j’ai déposé une requête à Service correctionnel Canada pour obtenir quelque information sur Danny quant à une liberté conditionnelle (nous avons supposé qu’il était devenu un « délinquant de carrière » ayant un long historique de crimes). Nous ne voulions pas que Mike fasse cette demande (les lois sur l’accès à l’information exigent que le nom de la personne qui fait la demande d’information soit révélé au détenu). Je fais régulièrement ce type de requête. Mike, de son côté, avait été voisin de Danny sur la base aérienne de Saint-Hubert. À ce stade, nous ne voulions pas qu’il sorte du placard.

Mike n’a pas mis beaucoup de temps à trouver ce que nous cherchions, dans le Journal de Montréal. La victime de la fusillade en 1976 était Ralph Edwards, 19 ans:

Ralph Edwards : abattu de deux coups de feu, en 1976, près de Saint-Hubert

Avec le nom de la victime, nous avons pu obtenir les résultats d’autopsie, le rapport du coroner et d’autres documents médico-légaux sur Ralph Edwards. À peu près à la même période, Service correctionnel Canada nous a fait cette réponse :

«Veuillez noter que la Commission des libérations conditionnelles du Canada ne peut donner accès à aucune décision rendue avant le 1er novembre 1992, conformément à nos procédures et à la Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition. Par conséquent, nous ne sommes pas en mesure de rendre les décisions concernant la première peine du délinquant pour homicide involontaire.

Toutefois, veuillez noter que le délinquant a purgé une deuxième peine concernant des infractions de vol et de conduite. Cette deuxième phrase est survenue après le 1er novembre 1992 et à ce titre, nous pourrions vous fournir les décisions de cette dernière phrase si vous le souhaitez. »

Nous avions vu juste : Danny avait été un délinquant toute sa vie. Si vous avez déjà vu des documents portant sur les décisions entourant une libération conditionnelle, vous savez qu’ils commencent toujours par faire une description détaillée de l’historique des délits du criminel. Nous étions plutôt sûrs que les enregistrements des décisions rendues pour l’épisode du vol et de la conduite avec facultés affaiblies allaient fournir un “back door” sur le meurtre de Ralph Edwards en 1976. 

L’assassinat de Ralph Edwards

Le jeudi 13 mai 1976, en après-midi, Danny et Ralph Edwards ont contacté une connaissance ˗ Christian Lamoureux, 18 ans ˗ parce qu’ils cherchaient une auto pour se rendre à Sherbrooke faire un coup. « Je connaissais quelqu’un qui nous prêterait une auto pour la nuit », a dit Lamoureux dans une déposition. Les trois se sont rendus à Place Desormeaux, où ils se sont procuré un véhicule auprès d’un dénommé Pierre Trépanier. Ayant 17 ans, Danny était le plus jeune des trois, tandis que Ralph était le plus âgé (19 ans). Lamoureux ne les connaissait pas bien, mais Danny et Ralph étaient amis et ils parlaient tous deux anglais. Ils sont retournés à l’appartement de la sœur de Danny, à Longueuil, au 149 Terrasse Turgeon. À ce moment-là, Danny ne vivait probablement plus avec ses parents à la base militaire de Saint-Hubert. Ils ont bu de la bière, fumé un joint et un peu de hash, avant de se diriger vers Sherbrooke pour faire le vol à main armée.

Lamoureux a dit que Danny avait dessiné une carte du restaurant qu’ils allaient cambrioler ˗ le Marché du Nord ˗ à Sherbrooke (Dans son témoignage, Danny a déclaré que c’était Ralph qui avait fait la carte). Danny a fourni deux armes à feu : un revolver de calibre 32 et un fusil de calibre 410. Lamoureux et Danny ont tous deux affirmé qu’ils n’étaient jamais allés à Sherbrooke auparavant (Alors, le coup était-il une idée de Ralph?).

Carte du restaurant dessinée en vue du vol. (Dans l’enquête sur le meurtre de Ralph Edwards, on fait aussi référence à Danny par R.N.)

Le voyage à Sherbrooke a été difficile. Le tacot qu’ils avaient empruntée a calé et pétaradé tout le long. Les trois étaient inexpérimentés, et le vol ne leur a rapporté qu’un misérable 500 $. Sur le chemin du retour vers Longueuil, Danny conduisait pendant que Edwards et Lamoureux étaient accroupis dans le fond de l’auto afin de ne pas être repérés par la police. Edwards était en possession des armes à feu ainsi que du sac contenant le butin. Danny a dit qu’à un moment donné il a entendu un « clic » derrière lui provenant de là où Edwards était caché. Il a alors demandé à Edwards de lui donner les fusils et la valise, ce qu’Edwards a fait sans protester.

Christian Lamoureux, à l’enquête du coroner (Danny a le dos tourné)

Ce voyage de retour de Sherbrooke a aussi été une odyssée. Le tacot a continué de caler. Les trois jeunes se sont tellement mis à craindre d’être arrêtés par la police aux postes de péage autoroutiers qu’ils ont quitté l’autoroute principale et commencé à prendre des routes secondaires le long de la 112. Ils ont fait monter un autostoppeur, qu’ils ont déposé à Chambly. Ils se sont arrêtés à plusieurs reprises, une fois pour prendre quelques bières dans un bar en bordure de route. Ils étaient dans la peur constante de croiser des voitures de police. Tout ça pour dire que le voyage de retour à Longueuil a pris beaucoup de temps. Cela faisait beaucoup de temps pour penser (assez pour que Ralph sorte en douce du bar pour passer un coup de fil?).

Les témoignages de Christian Lamoureux et Danny concordent sur le fait que l’auto est tombée en panne à proximité de la route 112 et de l’aéroport de Saint-Hubert. Gardons en tête que cela est juste de l’autre côté de l’endroit où Déry et Corbeil ont été abandonnés et de l’emplacement du hockey sur étang, où la fusillade a eu lieu. Ces incidents se sont produits à la lisière est de la base de Saint-Hubert. La voiture est tombée en panne à la lisière ouest, un peu plus de 1,6 km plus loin. Les trois jeunes ont abandonné le véhicule ˗ il était tôt le lendemain matin, le 14 mai ˗ et se sont mis à marcher en file indienne le long de la route. Au même instant, ils ont repéré une auto-patrouille venant à leur rencontre. Alors ils ont coupé par un escalier situé è la jonction des routes 112 et 116 (Cet escalier, qui existe toujours, débouchait à l’époque à la gare du Vieux-Longueuil sur le chemin de l’aéroport.).

À ce moment-là, selon le témoignage de Christian Lamoureux :

« Soudainement, j’ai entendu un tir… et j’ai vu Ralph qui était tombé sur les genoux et s’était écrasé par terre. »

Le fusil de calibre 410 avec lequel Ralph a été tué

Lamoureux a ajouté qu’il a vu Danny frapper Ralph au visage avec la crosse du fusil. Il lui a dit d’arrêter à plusieurs reprises.

Lors de l’enquête, Danny a cherché à soutenir qu’il essayait seulement de se débarrasser du fusil. Il l’aurait lancé en direction de Ralph, et il se serait déchargé accidentellement. Quelques secondes plus tard, le fusil se serait déchargé de nouveau! Danny a déclaré qu’il était en état de panique. Lamoureux a affirmé que Danny avait frappé Ralph de façon répétée avec la crosse du fusil.

« Coroner : Vous étiez-vous disputés?

Danny : Non, nous n’avons rien dit.

Coroner : Vous avez dit que vous avez tiré sur lui une deuxième fois et ensuite frappé à la tête?

Danny : Oui

Coroner : Pour aucune raison?

Danny : Non. J’avais perdu la maîtrise de moi-même.

Coroner : Avez-vous frappé Christian Lamoureux?

Danny : Non, je ne l’ai jamais frappé. »

Ralph Edwards, 14 mai 1976

Durant toute l’enquête du coroner, les médias d’information ont rappelé sans relâche que Ralph Edwards était un immigrant noir illégal venant de Trinidad.

« … Ralph Edwards, un Noir de 19 ans, qui habitait illégalement au pays depuis l’an passé. »

L’enquête du coroner a déterminé que Ralph Edwards était mort des suites de multiples perforations au cerveau, au cœur et aux poumons résultant de blessures par balles. Danny a été condamné à neuf ans de prison pour homicide involontaire et vol à main armée. Le motif invoqué était « de se procurer de l’argent pour acheter de la drogue ». La sentence de Christian Lamoureux n’est pas connue, bien qu’il ait été représenté par l’avocat de la défense très en vue Frank Shoofey, assassiné en 1985 dans son bureau de Montréal alors qu’il y travaillait tard le soir.

Frank Shoofey avec son client, Christian Lamoureux

La Presse, 27, Mai 1976

Après le procès


Il est important de préciser que nous avons contacté les producteurs du documentaire Le dernier soir pour leur faire part de toute l’information liée à cette histoire jusqu’à ce point. Je (nous) voulais être sûr qu’ils n’étaient pas en train de travailler à une suite de leur documentaire ou de projeter une deuxième série. Ils nous ont dit que ce n’était pas le cas et nous ont donné le feu vert pour poursuivre notre histoire.

Comme il a été mentionné, les registres de décision en matière de libération conditionnelle révèlent que Danny a effectivement fini par devenir un criminel de carrière. En 2009, il se voyait refuser une semi-liberté. À l’époque, il était en prison pour une peine de six ans, huit mois et dix jours pour sa seconde peine fédérale, soit approximativement sept ans pour « Vol, utilisation dangereuse d’un véhicule automobile et délit de fuite lors d’une poursuite par un agent de la paix ». En 2005, Danny s’était servi d’un pistolet pour dévaliser une banque (2000 $). Il avait ensuite dérobé 370 $ et 30 paquets de cigarettes dans une station-service à l’aide d’un fusil à plomb et une machette. Lorsque la police a essayé de l’intercepter lors de ce deuxième vol, Danny a roulé sur les bordures de trottoirs jusque dans un stationnement afin d’échapper à la poursuite. Il est alors entré en collision avec un autre véhicule de patrouille pour ensuite se sauver à pied. Il s’est débattu mais a finalement été appréhendé après une descente à haut risque. Il a dit aux policiers qu’il n’avait pas plus de raison de vivre et qu’il n’avait d’autres moyens que la criminalité pour soutenir sa dépendance aux médicaments contre la douleur. Son dossier indique que la police soupçonnait Danny d’avoir commis plusieurs autres vols dans le même secteur, certains avec un complice et en ayant recours à des armes et à la violence.

La décision du registre indique :

«… La corrélation directe entre les dépendances à l’alcool et aux drogues et votre comportement criminel violent et potentiellement violent sur une période de plus de 30 ans. Vous n’avez pas encore abordé ce facteur clé et votre participation sporadique aux réunions anonymes des alcooliques au sein de l’établissement est certainement insuffisante pour atténuer votre problème chronique dans ce domaine. »

Le jugement signale ensuite que Danny avait commis plusieurs offenses similaires, mais pas au niveau fédéral, impliquant la conduite avec facultés affaiblies, le vol, la possession et la vente de drogues illégales, la violence et des tentatives d’évasion. En élaborant son jugement, la Commission des libérations conditionnelles a rapporté que, selon l’information statistique, il y avait 50 % de risques que Danny récidive au cours des trois années suivant sa libération.

Sur la fusillade de Ralph Edwards, en 1976, la Commission a dit ceci :

«En matière de violence, vous avez reçu votre première peine fédérale de neuf ans en 1977 pour homicide involontaire et vol à main armée relativement à des infractions commises dans la province de Québec avec deux complices afin d’obtenir de l’argent pour acheter de la drogue. Vous étiez apparemment tous sous l’influence de drogues et d’alcool à l’époque. Bien qu’il existe différentes versions des détails entourant cette infraction dans votre dossier, il est rapporté que vous êtes entré dans un restaurant avec un revolver de 0,38 en main et que vous avez demandé de l’argent pendant que vos complices attendaient dans un véhicule volé. Lorsque le propriétaire du restaurant a résisté, vos complices sont entrés dans les locaux dans le but de vous aider. Vous avez réussi à voler les installations et à fuir les lieux, mais le véhicule est tombé en panne et vous avez continué à pied. Vous avez finalement été repéré par la police, moment où vous avez tiré sur l’un de vos complices à deux reprises, puis l’avez frappé à la tête avec la crosse de votre arme. La victime a succombé à ses blessures. Bien que l’on ne sache pas pourquoi vous avez abattu votre complice, vous avez fourni diverses explications dans le passé qui suggèrent que l’infraction était accidentelle en raison de la panique, de l’intoxication et du fait que vous ne saviez pas que l’arme à feu était chargée. Aujourd’hui, vous avez indiqué que vous jouiez. Cependant, il est également mentionné dans votre dossier que vous avez peut-être tiré sur la victime parce que vous pensiez qu’il vous avait dénoncé, vous et le vol, aux autorités. Vos souvenirs limités et votre réticence à discuter ouvertement de ces infractions n’ont pas permis d’élucider davantage cette question aujourd’hui. »

En 2012, Danny a obtenu une libération d’office, assortie des conditions suivantes : s’abstenir de drogue et d’alcool et éviter de fréquenter certaines personnes. Au moment où j’écris ces lignes, Danny n’est détenu dans aucun établissement fédéral canadien.

Qu’est-ce que le Noir a dit?

Qu’est-ce que Ralph a dit? Retournons à l’enquête du coroner. Plusieurs avocats ont tenté de faire dire à Christian Lamoureux la nature d’une présumée dispute entre Danny et Ralph. Un de ceux-ci a demandé s’il y avait eu une altercation, un échange de mots après que l’auto a tombé en panne. Christian a répondu qu’il ne le savait pas car il ne comprenait pas l’anglais. « Mais vous comprenez Hold-up» a dit l’avocat, « vous comprenez ce qu’est une dispute. »

Q. « Ralph qui? Vous souvenez-vous de son nom de famille?

R. Edwards

Q. Est-il blanc ou noir?

R. Noir…

Q. Ont-ils échangé des mots?

R. Non

Q. Pensez-vous qu’il est possible qu’il y ait eu une dispute entre eux?

R. Non

Q. … Alors, vous êtes sur la route, à pied depuis que l’auto est tombée en panne. C’est Danny qui a l’argent dans ses poches?

R. Oui

Q. Et il n’y avait pas de discussion à propos du partage de l’argent à ce moment-là?

R. Non, on n’en avait pas parlé.

Q. Bien, c’est spécial que là où vous en étiez, en route vers la maison de Danny, vous n’ayez pas discuté du partage de l’argent.

R. Oui. »

———————-

Hypothèses

Qu’est-ce que le Noir a dit?

Qu’avons-nous jusqu’à maintenant pour relier les meurtres de Déry et Corbeil à la fusillade de Ralph Edwards? Il faut toujours commencer par la géographie. Danny peut être placé à trois endroits à l’intérieur d’un peu plus de 1,6 km à peine de l’endroit où Déry et Corbeil ont été abandonnés. À l’époque des meurtres, il vit à environ un km du lieu où les corps ont été laissés. Quelques mois avant les meurtres, il se trouve là où se joue le hockey sur étang, à 1000 pieds du lieu d’abandon des corps. Et un an plus tard, il tue Ralph Edwards le long du Chemin de l’aéroport, à environ deux km du lieu où Déry et Corbeil ont été retrouvés:

Déry-Corbeil / Ralph Edwards, carte des scènes de crime

Carte ici: https://www.google.com/maps/d/u/0/edit?mid=15KYqUHtBNp8xX72SgMt0EAs0DO2GCVVJ&ll=45.517586975859736%2C-73.45054684954596&z=14

Il y a le fait curieux que la fusillade de Ralph Edwards, le 14 mai 1976, se soit produite très près du 20 mai, date anniversaire des meurtres Déry-Corbeil en 1975 (Est-ce que la panne d’auto a remué des souvenirs? Est-ce que Ralph a dit quelque chose à propos de cet événement?).

L’arme utilisée pour les deux fusillades est une carabine : Déry et Corbeil ont été tués avec une 22 et Edwards avec une 410. Ensuite, il y a les scènes de crime qui semblent assez différentes à première vue : on imagine celle d’Edwards très chaotique (Danny était en état de panique), tandis que celle de Déry-Corbeil présente des éléments de mise en scène (un corps placé sur l’autre, comme pour simuler une relation sexuelle). Néanmoins, dans les deux crimes il semble y avoir surenchère. Était-ce nécessaire de tirer six fois sur Mario? Pourquoi Ralph a-t-il été battu de façon répétée avec la crosse d’un fusil? Pourquoi tirer dans le dos de Ralph pour ensuite le battre et lui tirer dans la tête, tout ça pendant que Christian l’exhortait d’arrêter?

Éric Veillette aurait-il raison?

La rencontre dans les bois était-elle accidentelle? Y a-t-il eu une confrontation? Les tireurs avaient-ils des comptes à régler? S’agit-il du crime gratuit d’un futur psychopathe?

Tandis que le documentaire Le dernier soir était diffusé pour la deuxième fois sur les ondes de Radio Canada, j’ai commencé à correspondre avec un ami criminologue à propos du cas Déry-Corbeil. Cela l’intrigué, alors je lui ai envoyé le fichier des documents portant sur le cas que j’avais accumulés. Il a commencé à regarder l’émission. Quand il a eu terminé, je lui ai demandé son avis. Je dois mentionner qu’il ne s’agit pas de n’importe quel criminaliste. Je n’ai jamais parlé de lui auparavant. Il est une sommité en matière de meurtres sexuels. Il pense que le suspect dont il a été question dans l’émission ˗ le jeune qui est devenu un meneur dans le crime organisé ˗ « n’est probablement pas le meurtrier ».

“Oui, il est probablement très antisocial, un meurtrier et un gars qui a été impliqué dans beaucoup de crimes mais je ne pense pas qu’il aurait fait quelque chose comme ça. Pour moi, c’est l’élément sexuel qui est la clé ici. Comme vous l’avez mentionné, la façon dont cela a été fait est très immature. En même temps, le délinquant devait faire quelque chose de sexuel à Dery (au lieu de quitter immédiatement la scène du crime après leur avoir tiré dessus). Ce n’est pas aléatoire. “

                                                                                                             ».

Certes, ce que nous savons de Danny jusqu’à présent ne laisse pas penser qu’il était un meurtrier sexuel, mais laissons cela de côté pour l’instant.

Ce que nous avons appris a été découvert seulement au cours du dernier mois, tandis que nous ficelions cette histoire. Je ne l’avais pas vraiment remise à plus tard. Si j’avais cru un tant soit peu que les policiers allaient donner suite je serais allé les voir immédiatement.

En me préparant à faire une mise à jour sur le cas Déry-Corbeil ˗ cette année marque le 45e anniversaire de leurs meurtres non élucidés ˗ j’ai relu les dossiers de la police, les documents que les producteurs du documentaire m’avaient initialement remis en 2018.

À un moment de l’enquête des années 70, l’inspecteur en chef Robidoux ˗ celui-là même dont la maison avait brûlé et qui recevait des pots-de-vin liés à l’urbanisme ˗ a été mis en présence d’un jeune informateur. Ce jeune, provenant du voisinage de Longueuil, a été le premier à mentionner que l’autre jeune ˗ celui qui est devenu un membre de la pègre ˗ pouvait être le meurtrier de Diane et Mario. Il a révélé plusieurs choses à Robidoux. Par exemple, il lui a dit que des jeunes avaient l’habitude de se tenir dans les bois à la limite sud du boulevard Roland-Therrien ˗ l’endroit où les corps ont été découverts ˗ et d’utiliser des fusils de type 22, 410 ou autre pour faire des exercices de tir à la cible.

Un jour, il a raconté à Robidoux quelque chose qui s’était passé quelques semaines après les meurtres:

 “une journée je décide d’aller à la chasse. Je partais moi, HE. et TC. Nous marchions dans le bois lorsque des coups de feu, les balles sifflaient chaque côté de nous. Alors je vis deux gars, un noir et un blanc. Je commençais avoir pensé à faire pareil comme si j’étais avec quelqu’un d’autre. Et alors je sortis du bois. Je me mis [à] courir chez moi, le soir même je suis allé voir Mme Déry le soir même, alors je lui ai expliqué ce qui s’avait [sic] passé mais j’avais une crainte d’aller voir la police, alors j’ai gardé ça secret »

Un Noir et un Blanc

« Alors, je vis deux gars, un Noir et un Blanc. »

Nous sommes revenus en arrière et avons vérifié auprès de l’un des autres garçons présents dans ce récit, « T.C. ». Il a confirmé que les choses s’étaient passées de la façon dont l’informateur les avait décrites. Quand on lui a demandé s’il se rappelait les avoir entendus parler et en quelle langue, il a dit « Ils semblaient parler en anglais ».

Qu’est-ce que Ralph Edwards a dit à Danny le soir de la fusillade, en 1976? Pourquoi battre quelqu’un avec la crosse d’un fusil et tirer sur lui deux fois en présence d’un témoin? Pourquoi risquer d’être arrêté à coup sûr? À moins que Ralph ait mentionné un autre assassinat. Les meurtres de Diane Déry et Mario Corbeil l’année précédente. Ralph a-t-il menacé Danny d’aller à la police ˗ s’il ne l’avait déjà fait ˗ et de leur rapporter ces meurtres s’il ne lui remettait pas l’argent du vol? Est-ce que Christian a entendu des bribes de conversation et prétendu ne pas comprendre l’anglais? Y a-t-il eu une escalade verbale au point où Ralph a nargué Danny au sujet de ses actes le soir des meurtres de Déry et Corbeil? Ça ne vaut pas la peine de mourir pour 500 $. On ne panique pas, on ne matraque pas quelqu’un au visage et on ne l’abat pas pour 500 $.

Nous finissions là où nous avons commencé. Cette théorie a aussi des failles. Elle n’est pas entièrement satisfaisante. Le criminologue pense qu’il s’agit d’un meurtre sexuel (Le délinquant avait besoin de faire quelque chose à caractère sexuel à Déry.), mais Danny n’a pas un historique de violence sexuelle en prison. Quoique nous ignorons ce que nous ne savons pas. À cause de son historique d’emprisonnement, Danny n’a peut-être pas eu le temps de devenir un véritable prédateur sexuel. Ou il était peut-être un meurtrier sexuel et il n’a jamais été arrêté pour ces crimes. Nous ne connaissons pas non plus les allées et venues de Danny entre 1982 et 1987. Pour cette période, c’est le noir absolu, et il y a un certain nombre de meurtres non résolus au Québec, incluant la région de Longueuil.

Il y a une autre possibilité encore : l’élément sexuel était-il « une folie à deux » Est-ce que Ralph, qui avait deux ans de plus ˗ à cet âge, deux ans semblent une éternité ˗ a provoqué Danny? Quelque chose d’intrinsèquement embarrassant s’est-il passé ce soir du 20 mai 1975? Ralph était-il le meurtrier sexuel, et le jeune Danny celui qui s’est laissé prendre dans sa déviance, poussé à faire des choses? Est-ce que Danny a commis les meurtres et Ralph les agressions sexuelles? Est-ce que Ralph a forcé Danny à faire des choses qu’il ne voulait pas faire? Encore plus de questions. Un autre casse-tête…

Et en fin de compte

Dans le documentaire Le dernier soir, une des sœurs de Diane se rappelle que la nuit où Diane a disparu, elle s’est couchée en observant le gyrophare situé au sommet de Place Ville-Marie. C’est un projecteur à quatre faisceaux qui peuvent être aperçus à une distance d’environ 60 kilomètres. Ce gyrophare est en quelque sorte devenu une lumière protectrice pour les Montréalais. De l’autre côté du Mont-Royal, j’avais aussi l’habitude de m’endormir en le regardant. Elle a dit que ce mardi soir 20 mai 1975, elle a espéré que cette lumière aiderait Diane à retrouver son chemin de retour.

————————————-

Category:

2 thoughts on “Noir et Blanc – Les meurtres de Diane Déry et Mario Corbeil”

Leave a Reply

css.php