Polytechnique, 20 ans après – Cibla des femmes, toucha des hommes?

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de LOUISE-MAUDE RIOUX SOUCY
Le Devoir:

Les féministes en ont fait un porte-étendard, les masculinistes, un catalyseur. Vingt ans plus tard, les discours enfiévrés d’hier semblent s’effacer au profit d’une lecture qui, sans nier le caractère misogyne de cet acte barbare, laisse place à une mémoire apaisée. Maturité sociale ou détournement de sens?

Nous sommes le 6 décembre 1989. Une femme berce sa fille, Marie-Lise, née deux jours plus tôt. Elle rêve pour son enfant d’un avenir sans nuages. Médecin, avocate, p.d.g., rien n’est exclu en cette fin de millénaire. Et puis crac, quelqu’un ouvre le téléviseur. À l’écran, des cris, du sang, des larmes. Quatorze étudiantes de l’École polytechnique de Montréal ont été assassinées ce soir-là par un homme aveuglé par sa fureur contre les «féministes», qui «ont ruiné [sa] vie».

Deux décennies plus tard, voilà que c’est au tour de Marie-Lise de fréquenter l’université. Du drame de Polytechnique, l’étudiante en économie à McGill n’a bien sûr gardé aucun souvenir, sinon ceux qu’elle partage avec sa mère. Elle n’a pas non plus été témoin de l’âpre bataille qu’ont livrée les féministes pour que cet acte dirigé tout entier contre des femmes soit reçu comme un geste misogyne et non pas seulement comme le délire d’un fou furieux à l’esprit dérangé.

«Au premier anniversaire de la tuerie, il était assez courant d’observer des discours qui accusaient en bloc les féministes d’avoir récupéré le drame ou même d’être à l’origine du désarroi des hommes», rappelle la doctorante en sociologie Mélissa Blais. Dans «J’haïs les féministes!», la chercheuse à l’Institut de recherches et d’études féministes à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) raconte l’évolution de la mémoire collective de la tuerie dans un Québec écartelé entre différents discours, «dont la plupart s’inscrivent dans une logique d’opposition féminine, qu’elle soit directe ou non».

Pourtant, si le drame de Polytechnique est si particulier, c’est justement à cause de son caractère misogyne affirmé, croit le sociologue Jacques Beauchemin. «Dans les tueries de masse, nous sommes généralement face à une folie meurtrière qui, à la limite, est imparable, mais qui n’a pas beaucoup d’objets. On cherche à assouvir sa haine du monde dans un endroit où on va pouvoir tuer un grand nombre de personnes, une école, un centre commercial.»

L’objet de cette colère reste néanmoins flou. Pas à Polytechnique, où le tireur avait «un objet, un vrai», explique M. Beauchemin. «Il s’agissait de tuer des femmes. Et c’est ça, le caractère particulier de cette tuerie folle. C’était une folie orientée. On peut bien dire que c’était une démence, mais il faut aussi admettre que c’était une démence orientée contre les femmes.»

Pour le sociologue, il était donc tout à fait normal de poser la question de la violence des hommes contre les femmes au lendemain de la tuerie, «d’autant que Polytechnique était un symbole fort de l’univers masculin». Vingt ans plus tard toutefois, il remarque que ce discours a passablement évolué pour faire place à de nouveaux termes autrement «plus riches». Une transformation qui trouve peut-être son incarnation la plus aboutie dans le film Polytechnique, de Denis Villeneuve.

Une cause commune

Le film présente la tragédie comme un accident social, explique M. Beauchemin. «On nous montre le déchaînement d’une violence folle, imparable et tragique, qui s’est abattue sur des personnes, au premier chef sur les victimes elles-mêmes, soit les quatorze femmes qui ont été tuées, mais aussi sur leur entourage, sur les hommes et les femmes qui ont assisté à la scène, qui ont même été blessés parfois, et qui ont, pour certains, mal vécu le fait d’avoir été confrontés à une telle violence.»

Une lecture qu’a longtemps attendue l’ingénieure Josée Martin, blessée au bras pendant la fusillade. «Nous étions neuf dans cette classe […] Six d’entre nous sont mortes.» Dans une entrevue accordée récemment au magazine Poly, cette dernière déplorait que les médias rappellent toujours les 14 victimes de la tuerie en oubliant au passage de souligner «les blessés physiques et psychologiques», qu’ils soient «hommes ou femmes».

Sur la pellicule, son voeu semble avoir été entendu. On y voit un tueur qui cible clairement des femmes, mais qui atteint aussi des hommes. La caméra suit en effet étroitement le destin de deux étudiants, une femme et un homme, Valérie et Jean-François. Ce choix vient renforcer le sentiment d’une souffrance partagée. D’autant que c’est lui qui craque et met fin à ses jours tandis qu’elle fait preuve de résilience et se reconstruit. «Ce faisant, le film suggère que les impacts de l’attentat ont été plus grands chez Jean-François que chez Valérie», croit Mélissa Blais.

Pour la féministe, cette nouvelle lecture porte l’empreinte indélébile du masculinisme. «Il y a là une référence directe à l’homme en crise, cet homme dont les comportements font écho aux discours masculinistes sur les difficultés des garçons à l’école et leur incapacité à verbaliser leurs émotions.» Sans oublier l’absence du père de Jean-François, qui rappelle lourdement la thèse «du père manquant, fils manqué», selon elle.

Or cette lecture, qu’elle qualifie de «consensuelle», nivelle et édulcore le caractère éminemment politique de la tuerie, dénonce Mme Blais. Ce qui a pour effet de mettre au pas un féminisme dit plus radical «par le biais d’une représentation négociée qui nie les inégalités entre les hommes et les femmes», précise la chercheuse, qui craint que cette proposition ne devienne la norme et évacue toutes les autres.

Jacques Beauchemin croit au contraire que cette relecture était ce qui pouvait arriver de mieux aux Québécois. «Nous sommes ici en face d’un problème de société qui est profond, auquel on doit s’attaquer, non pas dans la perspective des méchants hommes contre les femmes victimes — bien que cette dimension ne soit pas absente — mais dans une perspective beaucoup plus large, qui appelle notre engagement à tous.»

À son sens, il est beaucoup plus intéressant de dire que c’est un problème qui nous concerne tous, y compris les femmes qui ne sont pas des victimes et les hommes qui ne sont pas violents. «Autrefois, on disait qu’il fallait que les hommes violents se voient agir, qu’ils fassent une thérapie. Mais ce film et la conjoncture nous invitent à beaucoup plus en faisant du combat contre les inégalités hommes femmes, qui sont toujours grandes, une cause commune.»

Cette reformulation n’aurait pas été possible il y a encore cinq ans, croit le sociologue. Le temps aura permis que certains consensus s’imposent au fur et à mesure qu’une certaine maturité sociale a commencé à émerger. «Je pense qu’on est rendus là, explique M. Beauchemin. À mon avis, Polytechnique traduit l’avancement de notre réflexion collective sur la question de la violence faite aux femmes, un problème qui nous appartient désormais à tous.»

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